Par Matthieu Pelloli, envoyé spécial à Detroit (Michigan) Le 18 août 2019 à 09h02, modifié le 18 août 2019 à 13h32

Après la crise, Detroit se soigne au véhicule électrique et autonome

Avec la fermeture des usines automobiles il y a dix ans, la capitale du Michigan a connu une descente aux enfers. Aujourd’hui l’emploi, les dollars, et même les touristes, affluent de nouveau à Detroit.

C’est une histoire comme l’Amérique les aime. Celle d’un come-back. Une résurrection. Detroit, Motor City – « la ville du moteur », son surnom – mégalopole iconique de l’Amérique industrielle, berceau des Big Three (Ford, General Motors, Chrysler) était surtout devenue sa cité martyre à l’heure de la Net économie et des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Les dieux du capitalisme semblaient avoir migré vers d’autres cieux. Ceux de la Silicon Valley, sur la côte ouest du pays.

À Detroit, les chromes rutilants des belles américaines avaient fait place à la rouille des chaînes de productions. La faute à une crise, en 2007, qui a mis le pays sur les essieux… Les chiffres sectoriels laissent imaginer l’ampleur du désastre : 16,5 millions de voitures neuves vendues aux USA en 2007, contre 10,4 millions en 2009 ! Detroit prend de plein fouet l’effondrement des ventes. Ford, General Motors, Chrysler ayant fermé leurs usines, la ville s’enfonce dans la crise, puis dans une forme d’apocalypse… le mot n’est pas trop faible.

En quelques années, la population sombre dans la pauvreté. Le taux de criminalité grimpe en flèche, jusqu’à valoir à Detroit de figurer dans le top 10 mondial du nombre d’homicides par habitant. Motor City devient alors Murder City et rapidement, l’hémoglobine sur les trottoirs entraîne une hémorragie d’habitants. La capitale économique du Michigan, qui a avoisiné les 2 millions d’âmes dans les années 1950, n’en dénombre plus que 700 000 soixante ans plus tard… La ville touche le fond lorsque, le 18 juillet 2013, elle déclare faillite avec une dette de 18,5 milliards de dollars (16,5 milliards d’euros), contraignant l’administration Obama à la placer sous tutelle.

Des kilomètres de bitume pour la voiture du futur

Oui, Detroit aurait pu mourir ! Aujourd’hui, pourtant, la fumée s’échappe toujours de Motor City. Et tous les étés, les pistons calaminés pétaradent à nouveau ! Chaque troisième samedi du mois d’août, la Woodward Dream Cruise, une gigantesque parade de voitures anciennes, fait défiler les vieilles gloires à essence sur le bitume. « Cet événement, local au départ, dépasse désormais largement les frontières nationales, se félicite Aaron, ingénieur chez General Motors. Ce succès témoigne du renouveau de notre ville. »

Des habitants de Detroit assistent à la Woodward Dream Cruise, où défilent de vieilles cylindrées.
Des habitants de Detroit assistent à la Woodward Dream Cruise, où défilent de vieilles cylindrées.  

Mais l’autre bonne nouvelle, c’est que Detroit ne regarde pas seulement dans le rétroviseur. L’industrie historique de la voiture et du moteur à combustion s’est inventé une nouvelle frontière : le véhicule électrique et autonome. Grâce à lui, Motor City rêve de redevenir le poumon économique de l’Amérique à quatre roues. Un Détroitien à qui vous auriez affirmé ça il y a dix ans vous aurait ri au nez. Mais un seul chiffre illustre la révolution en cours : Detroit, 25 % de taux de chômage il y a quelques années, est passée à… moins de 3 % aujourd’hui. « Même la Silicon Valley – berceau de la Tech – ne conteste plus la spécialité de Detroit dans la R&D (NDLR : recherche et développement) sur le véhicule autonome », souligne Georges Ucko, expert du marché automobile américain.

Sans surprise, la cité de la voiture n’a jamais misé sur les transports en commun. Detroit est parcourue de véritables autoroutes urbaines – Michigan Avenue compte huit voies ! -, longues saignées de gaz d’échappements au cœur du centre-ville. Mais la route, c’est aussi le business…

À l’American Center for Mobility, d’anciennes artères abandonnées, des bretelles d’accès, des tunnels, ont été transformés en laboratoire à ciel ouvert pour le véhicule autonome. Les constructeurs louent ces kilomètres de bitume pour faire circuler, en conditions réelles, leurs voitures du futur… « La zone d’ombre à l’entrée d’un tunnel peut perturber les capteurs, tout comme un vieux marquage au sol mal effacé sur la chaussée, détaille Angela Flood, la directrice du centre. Ils viennent confronter la vérité des algorithmes au monde physique. »

Eminem, Clint Eastwood et… le PDG français de Chrysler

L’activité et l’emploi reviennent, les dollars aussi. Et la ville se métamorphose. Ford, par exemple, a annoncé le rachat de Central Station, l’ancienne gare, chef-d’œuvre art déco décrépit, afin de la transformer en centre de recherche d’ici à 2022. Le constructeur prévoit d’investir 740 millions de dollars (660 millions d’euros) pour y implanter son futur pôle sur les véhicules électriques. « Detroit renaît de ses cendres, s’émerveille Xavier Ovize, PDG d’AdduXi, un équipementier français du Michigan. Pour se rendre dans les salles de spectacle, il fallait se faufiler au milieu de cordons de policiers. Aujourd’hui, on peut se promener en centre-ville sans craindre pour sa vie. »

Pour prendre la mesure de la nouveauté, il faut se souvenir… Se souvenir de ces quartiers entiers abandonnés par les autorités : sans ramassage des ordures ni éclairage public, en proie à des incendies quotidiens. Se souvenir qu’il y a moins de cinq ans, Detroit comptait encore 90 000 bâtiments abandonnés sur une surface grande comme trois fois Paris…

La capitale économique du Michigan, blottie au cœur de l’Amérique des Grands lacs, a été fondée par un Français, Antoine de Lamothe-Cadillac, en 1701. Et c’est un autre de nos compatriotes, Olivier François, qui y a tenu le premier rôle 308 ans plus tard. À Detroit, l’ex-PDG de Chrysler est une légende vivante ! Effaçant jusqu’au souvenir de Henry Ford – le père de la première automobile produite à la chaîne, la Ford T – pourtant très haut dans le panthéon du capitalisme US. Mister François ! Ses adorateurs le créditent d’avoir sauvé le groupe de la faillite (ce qui est établi) et, ce faisant, la ville tout entière (ce qui est excessif).

Sur l’un des murs de la ville, un tag « Renaissance de Detroit » a été apposé. /Corbis/Getty Images/Barry Lewis
Sur l’un des murs de la ville, un tag « Renaissance de Detroit » a été apposé. /Corbis/Getty Images/Barry Lewis  

Lorsqu’il prend les commandes en 2009, Chrysler vient de déposer le bilan. La prise de contact avec la ville est brutale; le Frenchie découvre « l’épicentre de la dépression, Pompéi après le Vésuve… » Il se retrousse les manches – nouveaux modèles, remobilisation des équipes – et s’illustre surtout par son génie du marketing. Olivier François enregistre un spot publicitaire de deux minutes avec Eminem, le rappeur star de Detroit. Diffusé une seule fois, durant le Super Bowl, la grand-messe du football américain, il sera visionné ensuite près de 15 millions de fois sur Internet. Olivier François récidive l’année suivante. Cette fois, c’est Clint Eastwood – la star de Hollywood, mais surtout le conducteur de la Ford Gran Torino 1972 du film Gran Torino, tourné dans les rues de Detroit – qui tient le premier rôle. Entre-temps, le voyant rouge sur le tableau de bord de Chrysler s’éteint et le groupe renoue avec les bénéfices.

Pick-up et SUV très polluants toujours en vogue

« Ford, General Motors et Chrysler ont compris que leur sort était lié au destin de la ville, souligne Justin Robinson, vice-président du Detroit Partnership, l’organisme de développement régional. Ils ont intégré que l’image de Detroit, c’était aussi l’image de leurs compagnies ».

Aujourd’hui, Detroit palpite à nouveau, et cela se voit. La ville, capitale économique d’un Etat longtemps rangé dans la catégorie des « flyover states » – ces territoires que les avions survolent davantage qu’ils n’y atterrissent – attire de plus en plus les touristes. Qu’ils soient Américains ou étrangers. Detroit a des arguments : les Detroit Pistons – ça ne s’invente pas! – la franchise de basket-ball de la NBA; la Motown ,mythique compagnie de disques américaine dont le nom est la contraction de Motor Town; ou encore les collections du Detroit Institute of Arts.

Tout n’est pas rose pour autant car les stigmates des heures sombres sont toujours là. Detroit a mis aux enchères des dizaines de milliers de maisons pour non-paiement des impôts fonciers. De nombreuses familles, noires pour l’essentiel, ont été expulsées, ravivant les tensions dans cette ville qui, le 23 juillet 1967, a été le théâtre des émeutes les plus sanglantes de l’histoire des États-Unis.

Et la voiture électrique et autonome va devoir jouer des pare-chocs pour se faire une place sur le bitume. Le président Donald Trump, en effet, a supprimé les incitations à rouler dans des véhicules propres. Au dernier Salon de Detroit, les constructeurs ont présenté beaucoup de pick-up et de SUV très polluants… et très appréciés.

L’espoir n’en est pas moins de retour ! « On avait du chemin devant nous. Mais qu’importe, la route, c’est la vie » – écrit Jack Kerouac, l’écrivain vagabond de l’Amérique. Oui, Detroit a rallumé le moteur. On the road again !

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